L'alchimie des vilarets par eric limet
“En rassemblant les hommes par-delà leurs
différences, et en les aidant à exprimer ce
qui les unit, les danses Folk peuvent contribuer à une
tâche éminemment nécessaire
dans nos sociétés où dominent l'individualisme
exacerbé, la compétition, et leurs séquelles:
l'exclusion, la délinquance, la drogue, le suicide,
ou plus quotidiennement, pour chacun, le stress, la dépression,
la morosité. Cette tâche : offrir partout des
lieux où “l'être” remplace l'obsession
de “l'avoir”, où les générations
se retrouvent entre elles, où chacun puisse communiquer
et s'exprimer dans la joie, où l'on célèbre
vraiment les fêtes, où l'on voie des sourires
sur les visages”.
Eric Limet, “Rite et danse” 1993
Ce petit fascicule, destiné aux participants des Vilarets,
réunit des extraits d'articles écrits par Eric
Limet, l’un des fondateurs de l’asbl, et, parus
dans quelques bulletins “À l’écoute” de
ces dernières années.
Aussi, quand nous nous tenions la
main autour du feu de Saint-jean dans une farandole folle,
j'étais heureuse,
comme si ces mains réunies dans la lumière
devenaient la preuve de ce que je ressentais...
Christian Signol : “Marie des brebis”
Ces mains réunies ...
Ces mots-là disent bien
pourquoi nous avons appelé “Mains
Unies” l’association créée en 1969.
Parfois, souvent même, ce nom nous a joué de
mauvais tours : certains soupçonnaient une secte,
d’autres nous taxaient, sans appel, d’organisation
catholique. Et, bien entendu, il y a parmi nous des Catholiques.
Mais tout autant des libres-penseurs, des protestants, des
israélites, etc. Nous ne sommes d’aucune chapelle
; nous voulons être un lieu de rencontre entre toutes
les opinions (réserve faite de tout ce qui peut ressembler
au fascisme).
Mais tout compte fait, il s’agit bien, dans nos Vilarets,
dans toutes nos activités, de nous donner les mains
en rond comme le faisaient, naguère, les paysans bretons
dansant une gavotte ou un andro (le mot andro, veut dire
: cercle) ou les paysans serbes ou bosniaques un kolo ... “Pour
du vrai” ou symboliquement.
Quant au mot “Vilaret”, connaissez-vous son
origine ? En 1983, un peu lassés des malentendus au
sujet du nom “Mains Unies”, auxquels
s’ajoutait une certaine méfiance vis-à-vis
de ce que nous appelions jusqu'à des
camps pour familles et pour jeunes” (le mot camp évoque
pour beaucoup quelque chose de vaguement militaire), nous
cherchions une autre appellation. Au cours d'un brainstorming
mémorable, ou des flots de mots les plus divers se
sont écoulés, l’un d’eux a soudain
frappé chacun. J’égrenais quelques-uns
des jolis noms de villages et de hameaux où nous
avions déjà, alors, planté nos tentes
depuis 13 ans (et ceux que j'avais longuement mais vainement
explorés) : la Fressinette, Ascros, Sallertaine, Tromelin,
le Chambon, la Baume, St-Ferréol-trente-pas... le
Vilaret... Tiens : le Vilaret. Voilà qui sonne bien
: ça fait village sans risque de confusion avec le
Club et ses paillotes, ça, fleure bon le soleil sur
les tuiles romaines, ça évoque les vieux sur
le pas de leur porte, devisant au crépuscule, et la
fête de St Jean, et tout et tout…
(…)
Qu’est-ce qu’un Vilaret
Mains Unies ?
J’ai déjà tellement écrit à ce
sujet que j’ai bien peur de me répéter.
Aussi ces lignes ne sont-elles pas destinés à ceux
qui savent (encore que je leur souhaite de prendre un peu
de plaisir à les lire) , mais à ceux
et celles qui découvrent cette année, pour
la première fois, notre formule de vacances.
Une “formule de vacances”. Vilaine
expression qui fait un peu penser à la pharmacie... Comment
mieux dire ? J’ai parfois parlé d'alchimie : ça
paraît plus subtil et ça fait rêver davantage.
Quels en sont les mystérieux ingrédients ?
D’abord, vous, prenez des gens qui à première
vue ne se ressemblent guère :
- Mélodie, 17 mois, trottine alègrement sans
se soucier des, dangers (A vrai dire, sur le terrain du Vilaret,
il n’y a pas beaucoup de risques : on y a soigneusement
pensé en le choisissant). Son Papa, sa Maman, mais
aussi toute une bande de fillettes et d’adolescents
veillent sur elle, tout en lui laissant sa liberté,
dont elle jouit si visiblement.
Séraphin est l’un de ceux qui, pendant des
années, se sont méfiés de "Mains
Unies” . craignant (malgré son nom...) d’y
découvrir une secte ou un truc ultra-calotin. On peut
dire, sans le vexer, que c’est un vétéran
du camping : scout depuis toujours, bricoleur jusqu’au
bout des ongles, il monte impeccablement,
Chaque été, sa belle, grande, antique tente
conique, dont on relève les pans chaque matin pour
l'aération, et qui ne craint ni vent ni pluie.
- Aurélie et Fabien ont 18 ou 19 ans. Leur amour
fait plaisir à voir. Ils aiment la
compagnie des enfants (heureusement ! car ici ça fait
partie inexorable de la vie). Aurélie leur raconte
des histoires A la "veilée des petits",
tandis que Fabien entraîne les grands à la descente
de la rivière, où il faut savoir grimper, nager,
plonger, mais aussi se taire pour surprendre les "petites
bêtes", comme les appelle Frédéric.
Ils n'avaient jamais dansé de danses
folk, et c'est ici qu'ils les ont découvertes, et
depuis qu'ils sont venus au Vilaret, ils dansent chaque semaine à Liège
où ils habitent.
- Natacha, Bruno, Jessica et les autres
ont 12, 13 ou 14 ans. Ils aiment venir ici pour se retrouver
entre eux, aller ensemble à la rivière (ou à la
plage quand on est en Bretagne), passer des heures à parler,
rire et... ne rien faire. Mais ils ne détestent pas
les gosses, eux non plus. Et ils, acceptent de bonne grâce
d'aider comme tout le monde à la cuisine ou, aux grandes
heures, à donner une coup de main au fermier pour
rentrer la moisson ou les f oins.
- Dominique aime les promenades où, sans se hâter,
on découvre, ici le sentier côtier de la baie
de Douarnenez (l'ancien chemin des douaniers) , là,
celui qui longe les, terrasses surplombant la, vallée
de l'Auzène, en Ardèche, ou encore celui, pavé tout
du long et entouré de murets de pierres sèches,
qui remonte la Valchiusella vers Talerno et les hauteurs
du Monte Marzo. Guillaume, lui, est résolument un
grimpeur, et les longues marches dans le massif du Gran Paradiso
ne. sont pas pour lui déplaire !
Et ce n'est là qu'un petit échantillon. On
pourrait vous en citer cent autres, et bien davantage, de
ces fous et de ces sages qui préfèrent au confort,
au bruit. a la foule,ces vacances en camping, loin de toutes
les, "idoles du commerce".
(…)
Mais tous ces
gens divers, ça
ne fait pas encore une alchimie de vacances. Il y faut d'abord
un ces lieux un peu magiques avec le bruit de l'eau, du vent
dans les hauts peupliers, et des pinsons dans le feuillage.
Avec les cachettes, les cabanes, les pataugeoires pour les,
petits et les rochers-tremplins pour les grands. Avec le
lever de soleil, loin sur les crêtes des Alpes, qu'on
mérite
après une grimpée silencieuse sur le Serre.
Ou le couchant rouge sur la mer, A la pointe de Brézellec,
après une promenade par les chemins creux, A la remorque
du tracteur de Yves...
Il faut du rire, des danses, du violon
et de la flûte.
Des chansons et des silences.
Des repas qu 'on a préparés ensemble (à tour
de rôle), avec les légumes du potager de M.Brunel
ou les haricots de Madame Valette, le lait de la ferme (qu'on
va chercher chez la vieille Madame Bascoulergue ou chez Yves
et Isabelle) , le fromage de M.Chambonnet (chez qui les enfants
peuvent aller caresser les chèvres dans le pré ou
même ... voir naître un chevreau), le miel des
abeilles élevées avec amour par Anne et Jean-Jacques
en leur retraite de Roubuols.
Il y faut cette simplicité du coeur qui fait aimer
les bonnes choses, les humbles gens, les yeux émerveillés
des enfants, la beauté des vieillards, les chansons
et les danses venues peut-être. du fond des âges
mais qui n'ont pas une ride. Cette simplicité grâce à laquelle
on n'exige pas nécessairement "du neuf, n'en
fût-il point au monde", pour trouver toujours
neuf ce que l'on aime - les êtres, les arbres, les
chemins, l'eau qui va, qui vient entre les pierres...
(1) A l'Ecoute n° 101, février 1996
Les Vilarets de Mains Unies… D’autres
valeurs
Voilà donc quelques ingrédients de cette
alchimie qui fait que les Vilarets de Mains Unies sont ...
des Vilarets.
Nous allons maintenant parler un peu
plus en détail
de quelques-unes des activités courantes dans les
Vilarets.
Privilégier ces activités-là, est-ce
faire preuve d'un traditionnalisme passéiste ? Evidemment
non! I1 s'agit de répondre à des besoins d'aujourd'hui
- et de demain.
Toute la question est à quelles valeurs adhérons-nous?
Sommes-nous satisfaits de celles
qui gouvernent nos sociétés :
la compétition à outrance, le culte de la consommation
avec leur cortège d'injustices, d'insatisfactions
?
En créant Mains Unies, en animant depuis plus de
25 ans des Vilarets, nous entendions et entendons défendre
d'autres valeurs. Mieux : les vivre. Et des centaines, des
milliers de vacanciers y ont trouvé leur bonheur.
Ce faisant, je crois que nous contribuons
un tout petit peu A changer le monde. Modestement, bien
sûr. Mais
l'histoire montre que, souvent, les actions spectaculaires
ne changent rien à rien, et qu'on n'avance vraiment
que pas à pas.
Un Vilaret, c'est un lieu où vivre d'autres valeurs.
Où témoigner que d'autres façons
de vivre sont possibles. Et bienfaisantes. Pour nous-mêmes
d'abord : nous les adultes, nos enfants, nos ados, leurs
grand-parents.
Et, pourquoi pas ? Pour tant d'autres qui ne savent pas encore
...
(1)A l'Ecoute n° 102, mars 1996
Les sentiers …(A
l'Ecoute n° 102, mars 1996)
La confiance est la matière première de celui
qui regarde : c'est en elle que grandit la lumière.
La confiance est la capacité enfantine d'aller vers
ce que l'on ne connaît pas comme si on le reconnaissait.
Christian Bobin : "Donne-moi quelque
chose qui ne meure pas"
8. De bon matin, quand la chaleur ne
pèse pas encore,
nous prenons la route, d'un bon pied bien chaussé,
le coeur léger, le nez, l'oeil et l'oreille ouverts.
précédés ou suivis de "nos immenses
ombres". Nous sommes douze, ou trente., ou trois seulement.
peu importe : nous sommes ensemble et c'est ça qui
compte. Ensemble nous allons découvrir, au long du
sentier, les simples merveilles du monde qui nous entoure.
Ce seront ici les alisiers, les genêts et les genévriers
grillant et pétant au soleil des crêtes, et
1à les saules et les aulnes penchés
sur l'eau vivante et fraîche.
…Sur la prairie humide d'une combe court un liseron
rampant; et l'herbe est constellée de ses corolles
encore closes, modestes torsades de nacre. Plus haut, la
rocaille du chemin est couverte de touffes de serpolet tellement
denses qu'il est difficile de ne pas les écraser.
Surprise : l'odeur qui s'en exhale n'est pas celle, attendue,
un peu poivrée du thym sauvage, mais une effluve de
citronnelle... Là-bas, près de la rivière
! une nuée de papillons mordorés peuple la
floraison diaphane de la menthe. Les abeilles, elles, butinent
les dernières fleurs de framboisier, les châtons
du chataignier à l'odeur indécente et les ombelles
du lotier corniculé…
A l'aube, traversant entre deux taillis
l'herbe rase et déjà jaunie d'un pré fraîchement
fauché, la flèche rouge d'un renard.
ou, se découpant sur le ciel qui commence à rougeoyer,
la silhouette d'un lapin.
L'éclair bleu d'un martin-pêcheur ou le vol élégant
d'un héron cendré qui va se percher au sommet
d'un peuplier d'Italie.
Le cri aigü qui nous avertit de la présence
d'un aigle botté qui tournoie au-dessus du serre,
ou les arabesques savantes d'un couple d'autours des palombes
chantant leurs amours avec leurs ailes. Ou, vers les cols,
emportant dans son bec une longue couleuvre, un circaète
jean-le-blanc, le bien nommé car il
a le ventre blanc.
Le frou-frou d'un lézard vert au bord du chemin,
ou le coeur palpitant d'un petit lézard gris plaqué sur
le granite et
imitant à s'y méprendre une simple fente du
rocher.
la vipère indolente enrou1ée sur une pierre
chaude et qui, à l'approche des promeneurs, se coule
lentement dans l'eau et disparaît dans une infractuosité.
Et dans le courant, nageant et ondulant,
une inoffensive couleuvre vipérine, inoffensive à notre égard
du moins, car la voilà prête à se jeter
sur un poisson plus grand qu'elle et, après l'avoir
fatigué, à le lancer d'un coup
de reins sur la rive.
Les mille terrasses, que l'on appelle
ici traversiers, là faïsses, échamps,
accols ou chambas. Et les mille murets qui les soutiennent
: ceux de dur granit et ceux de schiste friable, ceux de
calcaire gris, ocre ou blanc cassé, ceux de grès
et ceux de galets. Construits avec intelligence, cette intelligence
modeste des paysans qui ont appris à faire face à tous
les problèmes avec les seules armes reçues
de leurs pères. Quel art de batir un mur de pierres
sèches, (c'est-à-dire sans ciment ni chaux)
en les disposant selon leur taille : les grosses dessous,
les plus petites dessus, et, surmontant le tout, un faîte
de pierres plates disposées horizontalement,
ou debout, sur champ. De ces murs faits pour durer, mais
qu'il fallait si souvent rebâtir à cause des
orages ! Quel art de capter les sources, et de leur laisser
passage sous une voûte ou sous un linteau, de pierre
ou de bois. (…)
Et puis, il y a les sentiers eux-mêmes.
Ces sentiers qui ont tant servi naguère. Par exemple,
au long de la baie de Douarnenez, le sentier maintenant ouvert
aux randonneurs grâce à la persévérance
de quelques maires des villages côtiers
(n'est-ce pas, Monsieur Le Gall ?), servait jusqu'il, y a
quelques dizaines d'années de chemin de ronde aux
douaniers. Mais, plus généralement, à 1'époque
pas si lointaine où quasi tout le monde circulait à pied,
ou, dans le meilleur des cas, à dos de mulet, les
sentiers étaient témoins d'une
intense circulation quotidienne, surtout en pays de montagne,
de collines, au long des vallées. Nous en connaissons
un bel exemple près de pont d'Auzène, où nous
avons suivi tant de fois ces chemins qui vont de la Garde à la
Pizette, du Sablas au Chier, de Lavayas à Franchassis
ou de la grange de Vors à La
Batie. I1 y avait entre autres un sabotier au Chier, un maréchal-ferrant à la
Pizette, et évidemment cela provoquait des allers
et des retours par ces sentiers, un peu escarpés mais
alors soigneusement entretenus.
Et puis ces sentiers de montagne, avec leur malin plaisir à disparaître
aux yeux de qui cherche à les distinguer de près,
alors qu'à distance on les voit si clairement se profiler
dans l'herbe ou les pierrailles...
Ah ! il. faudrait encore
parler des c1ôtures si diverses
: haies d'aubépines et d'épine noire, et ces étonnantes
haies tressées (qui, en anglais comme en français,
ont prêté leur nom à une figure de danse),
barrières de bois avec leur échalier ("C'est
en passant un échalier, j'ai quitté tomber
mon panier... Je vous l'rendrai pour un baiser") ...
Des outils et des objets d'usage journalier, si simples,
si beaux : besses, béchars, coulassous, basteires.
Des colombiers et des clèdes, des fours à pain,
des granges, des gariottes, des bories et capitelles... Des
margelles de puits, des ponts, en dos d'âne, des drailles
gardant la mémoire des transhumances ...
Mais, surtout,
il faudrait parler de la rencontre des hommes. Ces vieux
de "la Terrasse" ou de la Pizette, assis
sur les marches chaudes, de leur seuil et devisant sans fin.
Ou cette autre, au tournant du chemin, que l'on entend de
loin appeler ses chèvres avec ce cri de gorge. ou
celui-là allant à son potager, la "dzalo" sur
l'épaule... Et tant d'autres qui nous ont tant appris
sur la vie et sur le bonheur.
Chanter … (A
l'Ecoute n°103, avril 1996)
Depuis toujours, à Mains Unies, nous avons chanté :
au Vilaret, en week-end, en balade. Et aujourd'hui autant
que jamais.
Pourquoi ? Pour le plaisir, bien sûr, comme tout ce
que nous faisons. Mais pour un plaisir d'une qualité bien
particulière ou plutôt des plaisirs divers.
Il y a le chant spontané qui naît à la
pluche des légumes comme sous la douche ou au rythme
des pas sur la route. Chansons connues de tous ou de quelques-uns,
voire d'un seul mais dont tous peuvent reprendre le refrain.
Vieilles ou nouvelles, joyeuses ou plus recueillies...
Il y a les “ateliers chant”. Là, le but
est que chacun apprenne quelque chose de neuf - toujours
pour le plaisir, ça va de soi. Nouvelles
chansons, mais aussi découverte du chant polyphonique.
Sous la forme la plus simple, celle des canons (tout au moins
des canons ou “rounds” les, plus faciles, car
il en existe de difficiles aussi), où la mélodie
est la même pour tous, mais où les “voix”,
ou parties entrent successivement. Déjà sous
cette forme élémentaire, l'intérêt
du jeu est que chacun doit non seulement s'écouter
soi-même, ou sa propre partie, mais rester attentif
aux autres parties. C'est en répétant souvent
ces polyphonies simples que l'on devient peu à peu
sensible à la pureté des quintes, à la
suavité des tierces et des sixtes, voire à la
rugosité des dissonances, sans avoir besoin pour cela
d'avoir fait de longues, études de solfège
et d'harmonie, ni même de savoir qu'on est en train
de chanter des tierces.... Sensible aussi au jeu des rythmes
qui se mêlent, du choc des syllabes soumis à la
régularité d'une pulsation
commune.
(…)
Non pas dans un but de spectacle, mais pour notre plaisir à nous,
et aussi pour le plaisir de ceux qui, attirés par
ces chants qui fusent sous la tonnelle ou le tilleul de Pont-
d'Auzène, ou auprès du chapiteau de Trausella
ou de Kerdiern-ar-Maner, viennent doucement s'asseoir auprès
des chanteurs. Les enfants, notamment, qui souvent savent
trouver là un de ces lieux de paix et d'harmonie dont
ils ont tant besoin après leurs jeux. Et puis, pourquoi
pas. nous pouvons aussi prendre plaisir à faire
entendre le résultat de nos efforts lors d'une soirée
dans la salle ou sous le chapiteau...
Ces soirées, justement, sont un autre aspect de la
présence du chant au Vilaret. Soirées de fin
de semaine, le vendredi, ou, tel autre jour de la semaine,
veillées musicales. Là, chacun qui le désire
peut faire partager par tous une chanson, un poème,
un conte qu'il aime, un trio de flûtes ou un solo de
harpe... on y trouve toute la diversité des goûts,
des répertoires, des sentiments, qui reflètent
la diversité des gens. On y goûte la virtuosité ou
la musicalité exquise des uns et on découvre
le modeste talent, voire les débuts timides et gauches
des autres. Sans jugement, mais bien au contraire en accordant à chacun
le respect qu'il mérite. Ce qui, pas toujours mais
parfois, peut contribuer à conduire certains de débuts
maladroits aux accomplissements les plus riches.
Chaque fois que c'est possible, nous
essayons de favoriser cette atmosphère de partage, de respect, d'écoute,
de recueillement, en éteignant les lumières
et en nous éclairant de la flamme vacillante des bougies
ou des lampes a gaz. Dans la pénombre, il arrive que
les timidités fondent, que les arrogances s'estompent.
Et nous pouvons alors jouir pleinement de ces moments de
beauté, de communion, de fraternité que
dispensent le chant, la musique des instruments, les rêves
du poète, tandis que sur les murs du chapiteau ou
de la salle, comme un cercle magique, glissent calmement
les ombres, de ces dizaines de petits et de grands qui sont
ici bien plus que des spectateurs - comment le dire sans être
suspect de cultiver la fleur bleue ? des hommes, des femmes
attentifs à ce qui les élève, à l'ange
qui passe ...
La place
des enfants au Vilaret (1)
Au Vilaret, chaque âge a droit au bonheur. C'est peu
dire, de rappeler que les enfants y sont admis : sans y être
rois, ils y sont comme dans une grande famille. Les parents,
bien entendu y trouvent leur compte : au lieu d'être
les esclaves ou les tyrans de leurs gosses, comme dans certaines
autres formules de vacances, ils les savent heureux et en
sécurité, à la fois
proches d'eux et jouissant d'une totale liberté.
Les enfants ... Combien n'en ai-je pas
entendu répondant à leurs
parents qui leur proposaient d'autres vacances : “Mais
non, les vacances, c'est au camp Mains Unies” !
Ils y sont totalement chez eux, avec les camarades de leur âge,
ou plus jeunes, ou plus âgés, avec leurs parents
et avec les autres adultes et adolescents.
Arriver à ce résultat ne va pas de soi. D'abord,
en recherchant un terrain pour un prochain Vilaret, nous
avons toujours accordé une importance primordiale
aux enfants, à leurs besoins de calme,
de sécurité, de jeux, de découvertes,
au souci légitime des parents d'échapper aux
sollicitations du commerce, si présent dans les lieux
touristiques.
Ensuite, il faut savoir qu'il s'agit
ici de quelque chose de fondamentalement différent d'un quelconque “village
de vacances avec mini-club”. Ici, pas de moniteurs,
spécialisés auxquels les parents confient leurs
enfants pour la journée; pas d'équipements
sophistiqués; pas d'“animations” bruyantes,
et superficielles.
Toute la journée, les enfants sont
libres, et vaquent à leurs
jeux. Bien entendu, il y a toujours quelqu'un pour veiller
sur les plus petits - les parents eux-mêmes, ou d'autres
adultes ou adolescents, amis de longue date ou de quelques
jours, qui acceptent volontiers de jouer ce rôle auprès
d'enfants qui ne sont pas les leurs. Le milieu est riche
: il y a l'eau de la rivière (ou de la mer), où pataugent
les plus jeunes et où les plus grands apprennent à nager, à sauter
, à plonger. Il y a les cachettes, les cabanes à construire, à démolir
et à rebatir. Les plantes, les bêtes, les branches,
les rochers, la vieille dame qui habite la maison près
du pont, et celle qui passe chaque matin avec ses chèvres...
Il y a les copains.
Et le soir ou au repas, tant de choses à raconter,
tant de rêves a rêver...
Déjà comme ça, par cette atmosphère
de liberté et de découverte, le Vilaret représente,
pour les, enfants, un riche milieu éducatif, où ils
pourront développer leur indépendance, leur
corps, leur esprit, leurs relations tant avec leurs pairs
qu' avec les adultes.
Pourtant nous n'avons pas voulu nous arrêter là.
Chaque soir, juste après le repas, à l'heure
où la lumière est douce et, souvent, la chaleur
moins intense, les plus jeunes enfants (auxquels se mêlent
toujours de plus grands et des adultes) joignent leurs mains
pour quelques rondes - parmi lesquelles “Polichinelle”. “Les
pigeons sont blancs”, Quinqui- Quincaille, “Le
petit nid de lièvre”, “Marianneke” ont
toujours le plus grand succès. Plaisir de se donner
les mains en cercle de choisir et d'être choisi, de
marier musique, paroles et mouvement ... Plaisir que l'on
retrouve aussi dans, d'autres jeux chantés, comme
les jeux de tresse, “Atchoum”, “L'omelette”, “Dans
les Appenins”, ou comme “J'ai cassé la
vaisselle à maman” ou. “Hélas Mesdames...” (2).
Mais la veillée des enfants ce ne sont pas seulement
les rondes et jeux chantés. Ce sont aussi les, histoires
racontées, les chansons, les jeux.
Les histoires... Regardez-les, ces,
visages attentifs d'enfants de tout âge et d'adultes, retenant leur souffle, ou
riant de bon cœur, en entendant Christiane, Marc, Aude,
Claire, Christian et tant d'autres leur dire un conte traditionnel
français, allemand, africain ou russe ou une histoire
inventée par un conteur contemporain. Certains adultes..
encore peu sûrs d'eux, se munissent d'un livre. Mais
rien de tel que de s'affranchir du texte écrit pour
communiquer avec les auditeurs, petits ou grands, par la
voix, la mimique, le geste, ou par ces silences qui prolongent
si bien les émotions du récit. Quel dialogue
s'établit entre le conteur et ceux qui l'écoutent
! Je crois vraiment que c'est l'une des nourritures, les
plus essentielles que nous puissions offrir aux gosses.(…)
Tout ceci concerne surtout les plus petits. Au Vilaret, nous
pensons aussi aux plus grands. Pour eux, quel souvenir que
le concours de bâteaux à Pont
d'Auzène ou à Trausella! Les fabriquer, d'abord.
Avec l'aide précieuse de Papa ou d'un autre adulte
(bien sûr, c'est aussi parfois Maman, mais quelle occasion
pour les hommes de jouer auprès des enfants un rôle
qui les valorise !), on va utiliser les matériaux
les plus divers, scier, clouer, visser, coller, faire des
merveilles avec un couteau ou avec de la ficelle. Puis, autre étape
importante, on va donner à son bateau un nom, afin
de bien le distinguer des autres. Puis vient la procession,
souvent en musique, vers la rivière et le point de
départ de la descente, le signal du départ,
les avatars de la course au fil des rapides et des obstacles
(parfois ce sont les bateaux les plus simples qui dament
le pion aux mieux élaborés), les coups de pouce
plus ou moins tolérés, et enfin l'arrivée.
La règle est que chaque bateau mérite une récompense,
du plus rapide. au plus lent, du plus beau au plus modeste...
Il ne s'agit pas vraiment d'un concours !
Ailleurs, il y a le volley ou, plus
original, cette mémorable
partie de base-ball à Kerdiern.
Et, toujours, le moment réservé aux danses
des enfants. Avec, comme pour les jeux chantés, ce
repertoire dont les qualités m'épateront toujours,
et qui leur fait découvrir, peu à peu, le plaisir
de la danse : Pat-a-cake polka, les voleurs, cumberland square,
le Manège à huit (sur la musique du Branle
des chevaux), etc, etc.
Oui, au. Vilaret les enfants sont gat6s.
(1)À l’ Ecoute n° 103, mai 1996
(2)Cf. Eric Limet “Eh bien dansons maintenant”,
Labor 1994
Danser aux Vilarets (A
l'Ecoute n°105,
juin 1996)
Depuis les premiers
camps Mains Unies, la danse “collective” comme
nous l'appellions, a toujours occupé une place de
choix parmi les activités proposées. Et, aujourd'hui
encore, après 26 ans ...
Bien sûr, on pourrait imaginer un Vilaret sans danses.
Il y a déjà eu des semaines comme ça,
d'ailleurs, et pas mauvaises du tout. Mais ce n'est jamais
qu'une exception : pour beaucoup d'entre nous, ce ne serait
plus tout à fait un Vilaret.
Pourquoi avoir choisi cette activité parmi tant d'autres
(et sans exclure les autres, bien entendu) ? Pour bien des
raisons, sans doute, mais surtout parce que peu d'activités
sont aussi conviviales permettent à ce point à tous
et toutes de se retrouver sans façons, d'exprimer
sa joie, son plaisir d’être ensemble, tout en
libérant son corps et son esprit des contraintes habituelles
de la vie sociale.
Beaucoup de ceux qui sont venus au Vilaret
n'avaient jamais dansé auparavant,
en tout cas des danses Folk. Certains, même, n'avaient
jamais osé se
lancer sur une piste pour un rock, un slow ou une valse.
Et peut-être,
dans ceux qui me lisent aujourd'hui (et surtout ceux de sexe
masculin), y en a-t-il qui se disent: “En tout cas,
moi, ils ne m'auront pas ! Jamais je n'irai me ridiculiser à danser
ce genre de danses”.
Bien sûr, personne n'oblige jamais personne à danser.
Mais je pourrais citer bien des témoignages de gens
qui sont venus à Mains Unies avec la ferme intention
de ne jamais danser, et puis qui s'y sont mis, pas toujours
pour devenir des fans de la danse Folk (encore qu'il y ait
des exemples) mais, ma foi, sans déplaisir.
Il y a aussi tous ceux et celles qui
n'avaient aucune idée
preconçue. qui se sont dit “Pourquoi ne pas
essayer”, et qui, au Vilaret, ont découvert
un moyen d'expression et de communication qui les a passionnés,
les uns dès le premier essai, d'autres plus progressivement...
Mais je parle de danses Folk, et peut-être
y a-t-il des lecteurs qui ne savent pas de quoi il s'agit.
Partout en Europe, jusqu'aux abords du XXème siècle
et parfois encore jusqu'à la 2ème guerre mondiale,
on dansait dans tous les villages et parfois dans les quartiers
populaires des villes, des danses transmises par la tradition
orale. C’est pourquoi le terme le plus adéquat
pour les designer est : “danses traditionnelles”.
On les appelle aussi “folkloriques”,
d’après le mot anglais Folk-lore inventé au
milieu du XIXème siècle, et qui englobait tous
les aspects de la culture populaire de tradition orale (contes,
chansons, coutumes, proverbes, etc). Mais l’adjectif “folklorique” a
pris souvent une connotation un peu méprisante, tandis
que pour beaucoup de gens les mots “danses folkloriques” se
rapportent au spectacle, à des groupes dansant sur
scéne. D’où la tendance à ne
pas employer ces termes, qu’on a remplacés dans
les années 70 par “danses Folk", “musique
Folk” ou “Trad”.
Il faut savoir qu'à l'époque où la
tradition populaire était vivante, danser n'était
pas, en général, une activité réservée à des
groupes spécialisés qui se seraient produits
en spectacle. Non : c'était une activité de
tous pour tous. Les adultes, jeunes et vieux, y participaient.
Les enfants regardaient de tous leurs yeux et s'essayaient à imiter
les grands. Même les impotents, s'ils ne pouvaient
plus marcher ni sauter, vivaient intensément cette
activité de fête. Et, dans bien des régions.
on dansait à toutes les occasions possibles. Il ne
s'agissait donc nullement de spectacle, mais de participation
(Même là dans le cas de répertoires réservés à des
danseurs spécialisés (danses basques, Morris
dances), il ne s'agissait pas de spectacle au sens où nous
l'entendons dans notre culture.Même là dans
le cas de répertoires réservés à des
danseurs spécialisés (danses basques, Morris
dances), il ne s'agissait pas de spectacle au sens où nous
l'entendons dans notre culture.).
Ce que nous avons toujours voulu à Mains Unies, c'est
retrouver cette atmosphère de participation et de
fête. Bien entendu, le monde, depuis la disparition
du folklore, a totalement changé. Ce qui a fait mourir
la tradition, c'est la facilité des
communications (le chemin de fer, puis l'auto), c'est la
scolarisation, c'est la radio, puis la TV. Et le folklore
ne peut pas renaître c'était, comme on l'a dit,
une “culture d'incultes”. Tout ce qu'on appelle “manifestations
folkloriques” aujourd'hui, ce sont
des reconstitutions pour touristes.
Mais ce qu'on peut faire, c'est utiliser les produits de
la tradition populaire -chansons, danses, airs de musique,
contes- pour notre propre usage, en fonction de nos propres
besoins. Ou, le cas échéant, nous inspirer
de l'esprit de ces oeuvres traditionnelles pour créer, à notre
tour, des chansons, des danses et des airs simples, beaux,
et à la portée de chacun.
Simples, beaux, et à la portée
de chacun.
Parmi nos besoins d'hommes et de femmes
d'aujourd'hui il y a celui de s'exprimer, avec son corps
(tout son corps), son coeur et son esprit. Il y a celui
d'agir en communion avec d'autres, de façon amusante, ou parfois émouvante.
Il y a, peut-être, un besoin de se dépasser
dans une espèce d'envoûtement, certains diront
de rituel. Comment répondre à tous ces besoins
? Notre expérience - et pas seulement la nôtre
! - c'est qu'il y a une activité qui y répond étonnamment,
et ce sont les danses recueillies dans la tradition populaire
(comme, à d'autres égards,
les contes et les chansons) .
Entre autres qualités, on peut dire que d'abord elles
sont sociales par essence. Ensuite, retransmises un nombre énorme
de fois par la tradition, elles se sont épurées.
S'adaptant aux moyens et aux besoins (physiques et mentaux)
de ceux qui les dansaient, et qui, même s'ils se révélaient
souvent excellents danseurs, n'étaient ni des professionnels,
ni des gens particulièrement doués.
Sans doute exigent-elles parfois des
aptitudes motrices, rythmiques, etc, que la plupart d'entre
nous sont loin de posséder. C'est pourquoi - quand il s'agit, comme
au Vilaret, d'animation et non de stages - il s'impose de
choisir, parmi les multiples formes de danses traditionnelles,
celles qui sont accessibles à tous. C'est à quoi
nous nous sommes toujours astreints, de même que nous
avons toujours voulu garder un équilibre entre les
principales familles de danses.
Parmi les danses de tradition populaire,
on peut en effet distinguer trois grandes catégories. Les premières,
qui représentent un peu partout en Europe le fonds
le plus ancien, remontant à la Renaissance
ou même au Moyen-Age, se dansent en cercle ou en "chaîne
ouverte", sans distinction de sexe. Tous les danseurs
dansent un même pas, parfois très simple, parfois
complexe, qui se repète indéfiniment. A ce
type appartiennent, entre bien d'autres, les branles de la
Renaissance, les andros et les gavottes de Bretagne, les
kolos serbes et les horas roumaines. Ces danses, aujourd'hui,
sont souvent celles qui plaisent le plus aux jeunes. Pour
une raison simple : elles expriment au mieux, avec force,
l'appartenance à un groupe, que symbolise si bien
le cercle.
D'autres danses traditionnelles, apparues.
selon toute apparence, plus récemment dans l'histoire, font moins appel aux
pas qu'à des figures. Elles se dansent en couples,
regroupés en diverses formations (cercle, colonne,
quadrille, ...). Le plaisir qu'elles procurent est tout aussi
social, mais il s'agit d'une autre forme de relation sociale
qui, au lieu de privilégier l'unité, voire
l'uniformité, favorise les rencontres, l'imprévu,
la fantaisie, se basant sur la diversité des personnes
et sur une structuration variée de l'espace.
Enfin, apparues surtout au XIXème siècle,
voire au XXème, viennent les danses de couple, valse,
polka, scottiche, mazurka, charleston ou rock. Ces danses
moins sociales, ont d'autres mérites évidents,
dont le moindre n'est pas d'offrir aux hommes et aux femmes
un très utile et agréable outil pour mieux
se connaître et s'adapter mutuellement.
Dans toutes nos animations de danses, qu'il
s'agisse des soirées de Vilaret, des Barnas,
etc, nous veillons à doser ces trois répertoires
en fonction des désirs et des possibilités
du public présent.
Mais, de manière bien plus générale,
de quoi s'agit-il quand nous animons une soirée de
danse ? Notre but est que chacun en tire à la fois
le plus grand plaisir et le plus grand profit . Et, faut-il
le dire ? cela ne se fait pas tout seul.
Il y faut d'abord
une bonne musique, si possible une musique "live",
avec des musiciens entraînés à cette
tâche difficile : inciter, aider les danseurs à danser.
Il y faut aussi un animateur qui sache créer cet esprit,
fait à la fois de plaisir, d'ouverture à tous
(les bons danseurs, les moins bons, voire ceux que l'un ou
l'autre handicap éloigne souvent de telles activités),
et du désir d'aider chacun à progresser à son
rythme et sans tuer l'enthousiasme ...
C'est une joie d'être un tel animateur, qui contribue à faire
naître de vrais sourires sur les visages.
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